PERSPECTIVE DE BREBIS

Perpective de séduction

Dar Moulay Ali, 2019

Fatima-Zahra Lakrissa

L’artiste a recours à la métaphore de la brebis pour produire une typologie subjective des classes sociales déclinée en sept archétypes psychologiques, chacun représenté par une brebis figée dans une attitude corporelle spécifique, saisie dans un réseau de lignes de fuite. Au terme de cette recherche, résulte une série de 21 dessins (réalisés à l’encre de Chine, à la mine de plomb et par l’empreinte de tampons créés par l’artiste), le motif de la brebis, symbole de la relation verticale du pouvoir, ainsi qu’une posture éthique, qui est celle du décentrement par rapport aux espaces dominants dans la société soient-ils physiques, symboliques ou conceptuels. Cette posture constitue le point de départ de la réflexion menée par l’artiste dans ce deuxième volet du projet produit in situ à Dar Moulay Ali, intitulé «Perspective de séduction».

 

L’expérience de décentrement consiste ici à mettre en évidence une complémentarité voire une dépendance entre le monde citadin et le monde agro-pastoral qui renverse le schéma dualiste entre l’espace normatif et la marge. À la conception de la montagne comme espace de marginalité, l’artiste semble préférer celle de la montagne comme territoire d’entre-deux défini par ses caractéristiques spécifiques : dépositaire de traditions sociales et artistiques locales, mais également ouvert à diverses coopérations culturelles. L’artiste fonde sa réflexion et son processus créateur sur l’idée de sociabilités esthétiques et d’hybridation entre divers registres et pratiques artistiques. «Perspective de séduction» se présente en effet comme un dispositif d’emprunts, de traductions (ou de transformations) de langages de mots et d’images ; de formes et de gestes. Autour de la laine comme principal médium, ce sont dix œuvres qui posent la question de la traduction d’une image d’un système de représentation à un autre qui mène vers une altération de la frontière entre les médiums. L’acte fondateur de ce processus est la projection en trois dimensions du réseau de lignes de fuite qui emprisonnait les brebis dans les dessins réalisés pour le premier chapitre de son projet. Tirées vers l’espace réel, ces lignes se matérialisent dans un faisceau de fils de laine qui prennent possession de l’espace environnant, configurant une architecture molle et foisonnante qui laisse naître une sculpture souple monumentale intitulée «Séduction». Elle se déploie à travers le patio, depuis les coursives jusqu’aux étages supérieurs du riad, invitant le visiteur à découvrir une nouvelle cartographie du lieu. «Miroirs» constitue le pendant dématérialisé de cette œuvre. C’est un dispositif de miroirs disséminés entre le toit et les niveaux inférieurs de Dar Moulay Ali qui constituent un système de réflexion de la lumière du soleil destiné à intensifier la présence de certaines œuvres et à révéler certains espaces habituellement interdits aux visiteurs.

Parmi les nombreux travaux textiles présentés, le spectateur découvre «Montagne de laine» et «Désert de laine», tapis suspendus réalisés aux points noués par des tisseuses du Haut Atlas, dont les excroissances deviennent sources de variations sur les effets de pesanteur produits par la laine brute. De ces amoncellements de fils en lévitation, ressort l’image de la montagne, vouée à se métamorphoser selon la technique et le support employés par l’artiste. Toutes ces propositions retracent des expérimentations évolutives qui demandent à être appréhendées dans un incessant aller-retour avec l’image source (le dessin de la brebis enserrée dans son réseau de lignes) et le lieu qui a initié l’échange (la montagne). Elles mettent en lumière les transferts concrets entre le monde rural et citadin, ainsi que le dialogue entre la création artistique contemporaine et l’ordinaire, l’utilitaire, l’agricole. Elles révèlent ainsi l’affirmation de revendications vernaculaires qui manifestent, notam - ment, le besoin de l’artiste de se créer de nouveaux repères et de nouvelles valeurs, comme l’invention d’une pratique artistique située au centre d’une solidarité sociale renouvelée.

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DÉ BREBIS ET VIBRATIONS

Dar Moulay Ali, 2019

Juan Palao

Je cogitais une sorte d’archive d’une communication avec Amine El Gotaïbi qui serait fondamentalement orale, où je n’aurais pas un stylo pour corriger, mais un cœur pour entendre. Mohamed Mourabiti l’a accueilli au printemps de 2018 en résidence à Al Maqam, à Tahannaout, lui permettant de développer le project « Perspective de brebis », qui est l’antécédant fondamental du travail que nous voyons aujourd’hui à Dar Moulay Ali. L’hospitalité de Mourabiti, sa générosité, son intelligence sont des facteurs essentiels pour qu’Amine ait pu donner suite à son exposition « Territoire national » , qui fut montrée à Marrakech à l’automne de 2016. Celle-ci explorait le territoire du Maroc en s’attardant sur les espaces géographiques réels, solemnels, impressionants, et en les amenant devant nous, citadins, par la représentation réaliste ou par le biais de la métonymie générale des formes plastiques. C’étaient des sculptures, des vidéos, des dessins, des signatures immenses enregistrées, des cartographies en terres colorées et sables éloquents.

 

Il y avait déjà beaucoup de séduction, de tromperies et de dévoilements assez crus, partie comme tout de ceux innombrables mis en place et développés, historiquement, par le système du capitalisme, et ses formes d’exploitation économique et sociale via le développement classique, l’accumulation, l’impérialisme, l’exploitation, l’ignorance, la corruption. Et des questions émergeaient de ces installations, sur le sens d’être d’une nation, être Marocain, s’inscrire dans un pays, dans sa diversité et dans ses contradictions. Peut-être les cartes, toutes attrayantes qu’elles aient pu être, résultaient finalement trop plates, trop bidimensionnelles.

 

Je devine qu’Amine, cette fois, dans ce palais tissé d’histoire, a ramené les montagnes et les dunes via la laine sauvage (la nature) au centre du terrain du combat de mémoires. Il y a la laine des tapis envahissant de dignité et de souffrance le patio, le parfum de la laine, et ces débris de brebis, ces vibrations de bras brisés, le brouhaha des flashs et les bouts de fils. Une brèche brandie balaye la cour et les ailes du site, la joie d’un artiste qui dessine dans l’air un bouillonement de batailles et de révoltes. C’est donc un moment intensif du pouvoir de l’artiste dans l’espace, un chef d’orchestre qui mobilise les sons, les œuvres olfactives, les tripes et les trips. Il trace des itinéraires de laines qui racontent les labyrinthes des illusions grégaires. Il demeure dans un registre d’images, sens et fictions, métaphores de fables et légendes. Ainsi, il nous porte à un territoire de la dissidence qui est celui de son enfance, avec sa grand-mère, les animaux, les dessins. Une dissidence hereuse, où l’allure des figures stéreotypes est rythmée par leur recurrence.

 

Le feu vibrant de la laine

La laine au Maroc a une très riche histoire humaine et animale. Elle est écrite principalement dans ses merveilleux tapis. Les tapis de villes et les tapis de montagnes, mais aussi les capes, les habits, les couvertures. Il y a dans l’étymologie couramment admise du terme « soufi » un renvoi à la laine, puisque ce serait dans cette matière que les par-dessus des soufis seraient faits. On peut aussi penser à l’iconographie chrétienne de Jean Baptiste, accompagné d’une brebis, pour nous convaincre de la relation longtemps louée entre la laine et une certaine idée de la sainteté. La laine préparée et tissée par les femmes amazighes est probablement la dimension la plus attirante des tapis de l’Atlas, comme si ces fils portaient des puissantes énergies, ou directement une baraka.

 

Amine El Gotaïbi écrit donc en laine le variations de la séduction, dans cet espace de contrastes, parfois lumineux et parfois sombre. Il fait de la laine le transmetteur entre l’histoire des champs et l’histoire des palais, entre la lumière du dehors et les coins obscurs du pouvoir. La laine chante les armes et les mélodies des montagnards, la laine porte avec elle les courants de la liberté. La laine enchante notre imagination avec des suggestions d’un autre ordre, d’autres tensions, d’autres hiérarchies sociales. Les brebis elles-mêmes posent, dansent, s’éclatent.

 

C’est un dérèglement des sens ce que veut produire l’artiste, et le public le comprend dès qu’il entre dans le terrain d’expérimentation. Un chantier des émotions sensitives. Devenir troupeau, avançant au tempo des autres, mettre le nez dans une cérémonie circulaire, tournant en boucle, car sans doute le public saura trouver ses pas entre les lianes, et se perdre aussi. Soyons un peu plus sauvages, nous demande l’artiste, pour mieux comprendre notre animalité et, ainsi, notre familiarité avec ces mammifères fragiles, à la merci des forces de notre convoitise.

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A la recherche de la posterula du récit

Dar Moulay Ali, 2019

Brahim Oulahyane

Il faut bien un jour ouvrir la porte d’ombre, s’avancer vers les premiers degrés, chercher une lumière pour se reconnaître dans des ténèbres si anciennes que la chair humiliée en a déjà l’habitude.

Michel Serres

 

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Dans son parcours artistique relativement court, Amine El Gotaibi a pu accomplir nombre de travaux importants émanant d’une conception aux contours précis et d’une vision qui guide son œuvre et participe à la cohérence de celle-ci avec ses autres expériences, pour former enfin une unité achevée. Tout au long d’une décennie, pendant laquelle il était effectivement présent sur la scène artistique, Amine a opté pour le difficile en partant des choses de la vie de tous les jours, des préoccupations individuelles ou collectives des petites gens. Son dessein est d’exprimer tout cela d’une manière esthétique et de faire entendre la voix du peuple dérobée derrière le vacarme de la vie et la cruauté du vécu.

C’est avec témérité et une voix de protestation émanant de sa conviction de transpercer ce chaos, l’artiste donne naissance à des œuvres habitées par la résistance obstinée. Elles sont construites sur une connaissance de ce qui se produit comme secousses dans le domaine de l’art ainsi que sur l’écoute des ondes tectoniques du Monde arabe, surtout ces dernières années, avec tous les désenchantements qui ont détruit tout espoir.

Depuis le début, El Gotaibi s’est tracé un itinéraire artistique qui s’écarte des expériences déjà connues et qui occupent la scène artistique du pays. Car il est conscient que l’aventure est partie prenante de tout œuvre d’art et que l’identité de l’artiste advient lorsqu’il médite ce qui est déjà accompli à l’échelle universelle et lorsqu’il décide de s’inscrire dans l’une de ses filiations.

Au cœur de cette conception, Amine en arrive à élaborer des questions ambigües qui semblent évidentes. Ce questionnement commence avec sa recherche qu’il a menée sur le terrain en 2009 sous le titre Qu’est-ce que l’image ? Cette question Amine l’a posée à nombre de gens de différents âges et niveaux culturels, devant une caméra enregistrant, au cours de leurs impossibles réponses, leur gêne, leurs réactions émotives (bégaiements, gestes d’incommodité) il a filmé chaque entretien en six secondes. L’intention était de constater l’évidence de la question et l’ambigüité de la réponse qu’elle suscite. C’est ce qui rappelle le questionnement de Saint-Augustin au sujet du Temps. D’où la difficulté de définir l’Image, difficulté inhérente à l’image elle-même autant dans ses diverses dimensions que dans l’étendue de son champ d’action et les possibilités de son exploitation.

Sur ces convictions est fondé le parcours de Amine qui s’inscrit dans la lignée de ceux qui croient que le tableau est incapable à lui seul d’exprimer la vie d’aujourd’hui, dans ses effritements, la complication de ses événements, l’accélération de son temps. Amine n’a de cesse d’affirmer que le tableau ne peut pas représenter toutes les idées. C’est pourquoi il considère que l’Installation est plus importante dans l’expression esthétique car elle rallie toutes les autres expressions plastiques : sculpture, dessin, peinture, photographie, dans un complexe susceptible d’explorer le thème et soulever les questions fondamentales de l’Etre.

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Amine El Gotaibi construit son œuvre sur des faits, des événements et des phénomènes consacrés dans le réel par la force de la répétition et le retour cyclique. Face aux idées toutes faites, aux clichés que consacre et impose la culture dominante, il pose la question en reconstituant ce qui est évident d’une manière artistique pour critiquer les dégâts qui empêchent l’individu d’évoluer et la pensée de fonctionner. L’activité de Amine consiste à faire exister cette distance entre l’art et le pouvoir / le savoir et le pouvoir. Son intention est de découvrir l’invisible, donner corps à l’impensé, laisser surgir et advenir ce qui est caché et dérobé au regard. Cela se réalise dans ses travaux qui construisent plastiquement leur objet sur le choc et l’étonnement. Car le désir du peintre est de repenser les choses. Le pouvoir de l’artiste serait ainsi « le pouvoir de reconstruire le réel, en cherchant à établir un système de savoir » (Pierre Bourdieu).

A suivre de plus près l’activité de Amine, on comprend que les expériences qu’il a déjà menées ont toutes la même orientation et le même accent. Elles sont plutôt des séquences qui se répondent. Je présume qu’elles constituent l’arrière-plan de l’exposition actuelle, Perspectives de séduction, autant qu’elles la prolongent. Pour qu’on ait la possibilité de s’arrêter sur celle-ci, il est nécessaire de passer rapidement en revue ces expériences.

En 2014, Amine a présenté l’installation qu’il a baptisée Arène de la soumission. : dressée au milieu d’un ring, une machine gigantesque fabrique à chaque instant un corps humain de glace et le dépose sur le ring, moyennant un moule d’une seule pièce représentant le corps de l’artiste lui-même, Amine El Gotaibi. Aussitôt que les gens s’attroupent autour du corps en glace, celui-ci commence à fondre sous l’effet de la chaleur. La machine reprend ainsi la même opération à l’infini. Dans cette installation, la machine renvoie, semble-t-il, à la culture dominante par laquelle le pouvoir s’emploie à reproduire des individus semblables entre eux, se comportant et pensant de la même manière. Cette culture produit ainsi un homme servile, soumis aux idées toutes faites et ne suivant que les sentiers battus. Chaque fois que l’individu s’avise d’être lui-même, un individu, prendre ses distances par rapport à la multitude envahissante qui croit plutôt à l’identité qu’à la différence, il se trouve cerné de toutes part, absorbé par des forces qui érodent constamment sa particularité. Ne peut remédier à cette situation d’aliénation que la résistance obstinée, même si elle est vaine la plupart du temps.

Dans le cadre de cette résistance, El Gotaibi a mené en 2016 une expérience baptisée cette fois-ci Attorab al watani/Territoire nationale. Voyager, graver, bâtir, tels sont les trois actes que l’artiste rallie dans cette expérience. En exploitant dans cette installation la sculpture, la photographie et la vidéo, il explore la fameuse expression : « graver son nom dans l’histoire ». Pour monter l’installation, El Gotaibi était obligé de parcourir les douze régions du Maroc selon le découpage territorial officiel. Il a creusé son propre nom en lettres gigantesques dans la terre durant huit heures, respectant scrupuleusement les mêmes horaires que la journée d’un travailleur. L’artiste a récupéré dans chaque région des échantillons de la terre pour réaliser la carte du Maroc. Il a produit avec cette terre douze œuvres, chacune d’elles représente telle ou telle région ; il a également monté l’expression « Attorab al watani/Territoire nationale » sur une surface longue de dix-sept mètres. L’on ne peut graver son propre nom que par la résistance, la persévérance, l’action continue contre les idées dominantes et la lutte contre les gardiens du temple. Le nom est la trace qui demeure face à ce qui détruit l’individu, marginalise ses potentialités et écrase son droit à l’épanouissement et à la création.

A partir de cette idée de la soumission et la dépendance, Amine El Gotaibi nous convie à une autre exposition appelée Perspective de brebis tenue en 2018. L’artiste nous invite à voir le monde du point de vue d’une brebis. C’est pourquoi il s’est fait berger d’un troupeau de brebis. Il leur prête attention et en prend soin afin de mettre au jour la situation que vit le citoyen dans la société. Les brebis seraient ici l’image emblématique de la soumission et la dépendance que connaissent les sociétés sous-développées à travers toutes les classes sociales. L’artiste a dessiné sur papier des brebis, chacune d’elles dans une posture bien définie, cernée par des lignes (jouant le rôle de barreaux de cage) selon la classe sociale qu’elle représente dans la société. A ces brebis dessinées, il faut songer à ces brebis en chair et en os qu’il a introduites dans l’exposition où elles se déplacent librement et se confondent avec les visiteurs. L’on finit donc par poser la question essentielle : à quelle brebis je m’apparente justement ?

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Après cet aperçu sur l’activité de Amine El Gotaibi, on comprend qu’il persévère à creuser esthétiquement un sujet qui l’obsède. C’est pourquoi il a mobilisé toute son énergie et ses savoir-faire pour l’exprimer et il a explorer toutes les voies pour le faire valoir. La présente exposition, Perspectives de séduction, est un autre pas, avec des outils différents, vers la saisie de ce qui est insaisissable au cœur de cette problématique. La démarche de Amine consiste à déconstruire cette relation entre le soi et l’autre, l’animal et l’humain, les individus et le pouvoir, à démonter les mécanismes déterminant les fils qui lient ces dichotomies les unes aux autres. Je présume que cette nouvelle expérience est plus complexe que les autres même si elle leur emprunte nombre de composantes, car, pour accomplir cette œuvre, Amine a fait appel à divers matériaux. Il a utilisé des plaques en fer, le tapis, le dessin, des miroirs, la laine, la musique, le parfum, la vidéo… et pour saisir cette installation, il faut avoir une large vision au sein de laquelle des sens sont suscités tels la vision, l’odorat, le toucher et l’ouïe en vue d’observer les relations qui lient les uns aux autres.

La première chose qui attire l’attention c’est que l’espace de l’exposition est partie prenante de l’œuvre, il est indissolublement lié à elle. Ce lieu immémorial duquel personne, jusqu’à une date récente, n’ose approcher (l’assaillir n’en parlons même pas) fut un haut lieu des pouvoirs qui se sont succédé au fil des temps. Est-il possible de passer au travers d’une chose sans que cela ne se fasse de l’intérieur ? C’est pourquoi organiser cette exposition à Dar Moulay Ali donne à l’œuvre sa valeur et sa splendeur. L’œuvre a pour thème ce lieu historique tout autant qu’elle est la manifestation de sa beauté. Amine tente d’étendre son pouvoir sur ce lieu : il répartit son œuvre composite particulièrement sur la surface intérieure (la chambre et le patio), en partant de « la chambre de la mémoire » (c’est son vrai nom). A l’intérieur de celle-ci sont accrochées de plaques en fer, sur chacune d’elles est gravée une brebis allongée : la première s’appelle Phénix, la seconde Fitna. De leurs pores surgissent des fils de laine cherchant à sortir, chaque ensemble par une fenêtre, sauf que les fils de Fitna ne réussissent pas à le faire. Sur l’autre côté qui fait face à la chambre, au point de fuite, les fils se rejoignent en se dirigeant vers la terrasse en haut comme s’ils prenaient la fuite. Sur la terrasse sont dressés des miroirs réfléchissant la lumière du soleil, d’autres miroirs sont dressés sur le patio pour laisser entrer la lumière dans la chambre obscure de la mémoire. A cela il faut ajouter deux anciens tapis, le premier représente la montagne, le second le désert. Il y une autre forme faite de laine représentant la rivière. La vidéo qui accompagne ce travail montre une brebis en 3D représentant sept postures. Dans le patio se trouve une autre brebis faite de laine au milieu d’un enclos.

Le récit de la brebis est l’axe de ce travail. Ce récit nous aide à interpréter la brebis à partir de son autre/son double et à partir de ses rapports avec des formes, des symboles et des signes. Le travail est construit sur la dichotomie brebis Phénix/brebis Fitna. Celle-ci représente la pointe de la pyramide sociale dans son conflit avec la brebis Phénix qui résiste pour vivre et continuer à exister avec dignité. En dépit de son corps étendu de tout son long (qui pourrait signifier qu’elle est tombée en léthargie), elle réunit ses forces à la recherche du salut représenté par ces fils qui émanent de ses pores et cherchent la lumière. De ce fait, cette brebis n’est plus l’image emblématique de la soumission et la dépendance. Elle renaîtra plutôt des ses cendres. Cette image de la brebis fera d’elle, dans l’imaginaire humain et l’imaginaire populaire marocain, le signe d’une force tant qu’elle est en lutte avec la brebis Fitna. Fitna, l’artiste l’a appelée ainsi car « il n’oubliait pas que, dans son lexique, la séduction (fitna) est cette homographie de guerre et de séduction proprement dite » (A. Khatibi), Fitna c’est« tromper, ouvrir à la démence, à la démonie « Fitna tel était le nom en sa polysémie. Séduction : jeter le trouble, fasciner, perturber » (Ch. Buci-Glugsmann). C’est ce que représente le dessin érotique qui met ensemble dans ce travail la brebis et le loup, tant que celui-ci « est synonyme de férocité et de sauvagerie (…) ce sont en loups que le plus souvent les sorciers sont métamorphosés ». Ce qui prouve cela c’est la brebis au milieu de l’enclos liés aux fils qui sont à la recherche de la lumière.

Lumière/Obscurité, voici une autre dichotomie dans l’espace de ces signes qui se répondent. De cette chambre obscure (camera oscura), partent des fils de laine à la recherche de la lumière, et à travers le jeu de miroirs (symbole de l’épiphanie), qui a un rapport avec le dévoilement de la vérité, transforme la lumière solaire en une lumière qui envahit la chambre secrète qui se trouve au cœur de la chambre de la mémoire pour éclairer l’obscurité qui ceint les choses (lumière de la vérité) et pour nous en renouveler le regard. La chambre secrète ne renvoie-t--elle pas, dans l’imaginaire, au lieu où meurt l’homme antique et la naissance du nouvel homme ?

Là réside le nœud de la présente installation : il consiste à chercher une re-naissance. C’est pourquoi l’artiste nous met en face d’un ensemble de travaux faits de laine (montagne, désert, fleuve). Je présume que ces travaux, guidés par la sagesse d’Héraclite relative au Temps, réfèrent à la connaissance de soi et renvoient à la recherche d’un salut, voire une salvation. Pour accomplir cela, la chose exige la vigilance et la résistance, celle-là même qui « s’efforce d’élaborer des questions et d’introduire des brèches dans un monde qui tende à l’uniformisation et consacre la bêtise et toute les formes de la niaiserie » (A. Benabdelali). Mais est-il possible de comprendre tout cela sans emprunter le passage étroit (en vérité c’est ce à quoi nous faisons face en premier lieu dans cette œuvre) qui nous conduit au labyrinthe de ces formes qui, dans leurs rapports noués et complexes, nous ouvrent ainsi la posterula du récit.

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© Amine El Gotaibi 2020

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